--- Le projet artistique ---

Un théâtre quasi-comique – Alice Geairon

 

Le théâtre m’aide à comprendre le monde et ce que nous sommes et c’est à travers le théâtre que je regarde mieux la vie et les autres.

 

J’observe mes contemporains et en m’ouvrant aux autres j’essaie de composer un théâtre où les spectateurs puissent reconnaître, chez mes personnages, leur propre humanité. Je propose aux spectateurs de regarder vivre des personnages d’aujourd’hui, de profiter d’un temps hors de leur propre vie à observer celle des autres. On peut alors regarder l’autre de façon lucide mais aussi indulgente, face à ses contradictions, ses failles, ses médiocrités. Car à travers l’Autre, c’est aussi soi que l’on observe, et l’émotion éprouvée pour les personnages est aussi, par empathie, une réconciliation avec notre propre humanité. En explorant ce qui fait notre humanité, je porte notre attention sur la beauté des choses et leur fragile équilibre.

Ce qui m’intéresse, c’est qu’on ne sait jamais vraiment ce qui se cache derrière : derrière les choses les plus anodines peuvent se cacher des histoires d’une profondeur troublante ; derrière des apparences simples ne niche toujours la complexité. Alors qu’on sait bien que le monde est complexe et en mouvement permanent – et que nos inquiétudes multiples ont donc des raisons d’être – les tentatives de simplifications sont trompeuses, mensongères, et dangereuses : « ne vous inquiétez plus, votez ceci, croyez cela, achetez, suivez. » Pourtant ce qui est en jeu c’est alors l’imagination : la possibilité d’inventer, de composer, d’avoir des idées, de fantasmer, de croire – et de se tromper.

 

Je veux parler de ce qui est caché derrière, des clairs-obscurs, des points aveugles, des traces de mémoire, des inactivités, des friches et des terrains vagues, des choses qui ne se disent pas, des solitudes héroïques dans la queue des supermarchés, des mystères, des non-dits, des silences dans les ascenseurs, de l’épaisseur de la forêt, et des imaginaires qui en découlent.

 

J’aime le rapport entre le théâtre et le spectateur au moment de la représentation : une étrange proximité dans laquelle la présence des acteurs nous tient, et un détachement fluctuant : tout cela n’est qu’un spectacle, mais qu’est-ce qu’on prend plaisir à vouloir y croire, comme dans les jeux de l’enfance où une part d’oubli de soi nous fait gagner en liberté.

Je recherche également la fantaisie : auprès de mes contemporains, dans les textes, chez mes personnages. Je recherche cette fantaisie pour que mon théâtre transmette une joie de vivre.

 

Parce que la vie n’est pas toujours marrante, je veux que le théâtre apporte autre chose qu’un ressassement de nos malheurs et de nos inquiétudes.

 

Je n’aime pas le théâtre de commentaire qui ne fait qu’ajouter au bruit ambiant son bourdonnement de déprime. La joie de vivre passe par les personnages et leur manière d’aborder les choses : la fantaisie, c’est une façon de ne pas se contenter du quotidien, de ne pas se conformer tout à fait. C’est une poésie qui donne de la vivacité au réel, c’est une façon de danser avec le tragique des choses. Il y a alors toujours un humour distillé dans les spectacles. Il ne s’agit pas forcément d’éclater de rire, mais de tenir sur le fil du sourire. L’humour est une marque de dignité des personnages, par leur capacité au détachement, à la dérision.  Je fabrique un « théâtre quasi-comique ».

Si le spectateur peut hésiter entre la fantaisie et la folie des personnages, c’est parce que l’équilibre est parfois ténu et nul ne sait vraiment ce qui se passe en l’autre. Mais c’est bien dans l’émotion du spectateur que le théâtre agit. Et c’est dans le miroitement d’impressions variées qu’un spectacle mûrit.

Je ne mets pas en scène des pièces, des textes dans leur intégralité. Je développe un travail de montage, de collage et d’adaptation. Je mène des recherches en glanant différents matériaux (théâtre, roman, essai, musique, cinéma, article, radio…) Je pioche, je sélectionne et je resserre, en essayant de ne pas imposer ce que je sais déjà, de limiter les à priori, de laisser une place aux hasards et aux coïncidences. Comme le fait le monteur au cinéma, je fabrique une écriture. Je produis du sens en faisant converger des matériaux et des référentiels différents, souvent issus de cultures populaires.

La parole est aussi un élément important de mon travail. Déjà à l’Université d’Arts du spectacle et au Nombril du Monde, je me suis intéressée à la liberté et au pouvoir que donne la parole.

 

Je reste fascinée par cet outil commun que chacun utilise à sa façon et qui, dans son usage, nous révèle partiellement.

La parole comporte aussi ses points aveugles.

 

Or ce qui m’attire, c’est aussi cette impossibilité d’être compris de façon absolue, cette impossibilité de connaître l’Autre de façon absolue, cette solitude de l’être. Dans le secret de son esprit, chacun est seul et libre. La parole, et donc le théâtre, sont comme des lucarnes qui s’entrouvrent sur la solitude et la liberté de nos pensées, de nos imaginaires, de nos mondes intérieurs.