---Un théâtre « quasi-comique »---

Je fabrique un « théâtre quasi-comique».

Quasi-comique, comme une lointaine chambre d’écho à la tragi-comédie (ce genre du XVII° siècle français qui présentait des personnages de haute condition sociale dans une action sérieuse, avec des incidents et des personnages de comédie, et au dénouement heureux). Tragi-comique, adjectif généralisé pour tout ce qui mêle le grave et le comique.

J’aime le mélange des genres.

Aujourd’hui, le tragique fait peur. Je parle de ce tragique qui nous réunit tous, frères humains pathétiques et majestueux : nous allons mourir et c’est inéluctable.

On fait tout pour oublier notre condition de mortel. On vit très vite, très fort, avec tous les gadets à notre portée. On tait la maladie. On fuit nos vieux qu’on délaisse dans des conditions dont nous avons honte. On cache nos morts dans des funérariums au fond de tristes zones industrielles. Fuir le tragique est révélateur de notre peur à son égard.

Or le rôle du théâtre est de nous parler de la vie – donc, entre autres, de nos peurs.

Je fais avec le tragique, mais sans m’appesantir dessus. Il est, de fait, déjà là. Je lui ajoute de la fantaisie, de la joie, du plaisir.

La fantaisie est pour moi une façon de ne pas se contenter du quotidien, de ne pas se conformer tout à fait. C’est une poésie qui redonne de la vivacité à nos perceptions. C’est une façon de danser avec le tragique des choses.

C’est bien là que je situe mon travail, loin du théâtre de commentaire, ou celui de contestation, qui même dans son désir de soulever la révolte, ne rappelle que trop nos lourdes résignations, et ajoute à l’assourdissement généralisé son bourdonnement d’anxiété.

Dans mes spectacles, je cherche à distiller l’humour. Non pas à saturer, non pas à écraser le propos dans le plaisir du rire. D’ailleurs il ne s’agit pas nécessairement d’éclater de rire. Mais de tenir, sur le fil du sourire, pour que ce sourire accompagne la réflexion nourrie du tragique. L’humour est une marque de dignité de mes personnages, par leur capacité au détachement, à la dérision.

Ils n’ont pas la vie rose mais, comme nous tous, un peu grise, avec de belles éclaircies. Ils ne sont pas de haute condition sociale, ils sont modestes. Ils ne sont pas purement comiques, mais un peu drôles dans leurs fragilités. Je travaille à leur donner de l’humanité : grandeurs et petitesses.

Alice Geairon